PORTRAITS

Rencontre avec Loïc Bony, directeur artistique en maison de disques

Publié le : 07 février, 2020

Ecrit par :
Team HAST

À 32 ans tout juste tassés, Loic Bony est un personnage bien connu de ces drôles de méandres, tantôt ouatés, tantôt fumeux, qui constituent le petit monde de la musique française. Le jeune homme est directeur artistique en maison de disques et s’est occupé ces dernières années, pêle-mêle, du destin d’Orelsan, du duo Brigitte, de Jain ou encore de Tim Dup et Jeanne Added. 

Autrement dit, c’est à lui qu’est revenue la mission de donner du sens et de fignoler les ambiances créatives de chacun de ces artistes. Sacré parcours pour celui qui, né sur les contreforts du Massif Central, a un temps envisagé une carrière professionnelle dans le rugby lorsqu’il était résident du centre de formation du vénérable club de l’AS Montferrand. 

Ce soir d’hiver où on le retrouve, Loïc Bony est assis sur une banquette d’un hôtel couru du nord de Paris, pendant qu’autour de lui des gens pleins d’allures fourmillent en trinquant. Lui boit un thé et d’un geste délicat, il remet en ordre les jolies mèches qui dégringolent le long de sa nuque. 

As-tu grandi dans un environnement où les vêtements comptaient ?

J’ai grandi en Auvergne et mes parents n’ont jamais été des gens qui faisaient attention à leurs tenues, ils n’ont jamais eu de goût pour la mode. Ils s’habillent avec les fringues les moins chères et les plus solides qu’ils trouvent en magasin. Mon père porte des chemises l’hiver et des polos l’été, tout simplement, avec un jean. C’est ma mère qui lui achète ses fringues. Du coup, gamin, je n’ai jamais eu envie de m’habiller comme mon père. Sa garde-robe ne m’a jamais fait rêver. Ceci dit, à cette époque, j’étais très pénible avec les fringues. À cinq ans, je refusais de porter autre chose que ce jean qui me collait aux cuisses - je ne supportais pas les autres pantalons parce qu’ils avaient des plis. Je voulais aussi absolument avoir des vêtements de la marque Waïkiki comme mes camarades d’école primaire. 


Quand j’ai eu 18 ans et que je me suis mis à travailler un temps comme commercial, je me suis mis à porter des chemises et des vestes parce que mes patrons me le demandaient. Je me suis alors rendu compte que, quand même, tout ça conférait une certaine allure. 

Quelles ont été tes premières inspirations en matière de style, donc ?

Je crois qu’avec le temps, ce sont les gens que je voyais dans les films, ceux dont j’écoutais la musique qui m’ont donné du goût pour les vêtements. J’aimais les dégaines que les rappeurs de la Mafia K’1 Fry ou de la Fonky Family avaient dans leurs clips, avec leurs hauts et leurs bas de survêtement, leurs bananes autour de la taille. J’aimais Oxmo Puccino et son béret en cuir. Cela nourrissait mes rêves et c’était là quelque chose qui se matérialisait lorsque les vacanciers parisiens débarquaient dans mon petit bled auvergnat pendant l’été. Je me souviens de ces types qui avaient aux pieds les baskets Requins de Nike et je trouvais ça extraordinaire.

Comment ton style a-t-il évolué ensuite ?

Quand j’ai eu 18 ans et que je me suis mis à travailler un temps comme commercial, je me suis mis porter des chemises et des vestes parce que mes patrons me le demandaient. Je me suis alors rendu compte que, quand même, tout ça conférait une certaine allure. Résultat : même hors du travail, je faisais en sorte d’être toujours très apprêté et de manière assez maladroite, avec des chemises de grandes surfaces moulantes, et des chaussures en cuir à bouts pointus.

Te rappelles-tu de la manière dont tu étais habillé lorsque tu as démarré ta carrière dans la musique ?

Le jour de mon premier entretien d’embauche en maison de disques, je portais un jean et une chemise qui était rentrée dedans, j’avais un pull sur les épaules et des chaussures de ville douteuses aux pieds. J’avais l’air d’un pingouin, bien trop habillé pour l’occasion. En face de moi, les types, des gens importants de la musique, étaient habillés vraiment de manière détente avec des t-shirts trop larges sur lesquels était imprimée l’image de groupes de rock. Le patron était en baskets. À la fin de l’entretien, l’un de mes interlocuteurs m’a demandé, en se moquant gentiment de moi, si je gardais toujours ma chemise rentrée dans mon pantalon. Je me suis senti très très bête. Dans ce métier-là, chacun s’habille comme il veut. Dans mes premiers bureaux, il y avait une fille au style gothique, tout en cuir, avec les ongles peints, et d’autres gens avec des dégaines de skateurs.

Mon métier consiste à inspirer confiance aux artistes [...]. De cette manière, ce que je reflète, mon image, compte énormément. 

Est-ce que le style compte particulièrement dans ce milieu ?

Mon métier consiste à inspirer confiance aux artistes, et je suis censé, en tant que directeur artistique, détenir une forme de vérité à propos de ce que doit être la tendance. De cette manière, ce que je reflète, mon image, compte énormément. La façon dont je m’habille doit dire que je suis quelqu’un de confiance, quelqu’un d’au courant des choses, avec de la personnalité. C’est ce qui importe le plus dans ce métier. Par ailleurs, je fais certainement un peu plus d’effort pour des rendez-vous avec la presse, avec certaines personnes dont le métier impose implicitement un code vestimentaire. Mais il ne s’agit jamais de se créer un personnage.

Est-il possible, dans la musique, de deviner le métier de quelqu’un à la manière dont il s’habille ?

Avant, on pouvait facilement repérer qui s’occupait du reggae et qui s’occupait du rock.  Ce n’est plus le cas aujourd’hui, surtout parce qu’il y a moins de gens qui travaillent en maison de disques. Disons que ceux qui ont des styles dans l’ère du temps sont les gens qui travaillent au contact des artistes, du côté des labels. Les patrons, eux, sont souvent très élégants, impeccables même quand ils sont fatigués. À l’inverse, j’en ai connu un qui s’habillait vraiment n’importe comment. Il était le patron d’une des plus grandes maisons de disques française, un type très influent, et il portait des costumes trois pièces roses dans des matières improbables. Pour une édition des Victoires de la Musique, il est arrivé avec un costume façon boules à facette. Mais grâce à son style, il a toujours su imposer une présence particulière et convaincre les gens. C’est ce qui fait sa force.

As-tu le souvenir d’artistes dont l’allure sortait vraiment du lot ?

Quand un artiste débute, la seule chose qu’il a pour se démarquer, plus que sa musique, ce sont ses vêtements. Mais ceux qui, à la longue, restent très excentriques cachent souvent quelques lacunes. Les gens qui ont beaucoup, beaucoup, de talent ont moins besoin de se démarquer de ce point de vue. Mais il y a des chanteurs et des chanteuses géniaux avec de sacrés looks. Les types du métal, avec des clous dans le nez, de longs manteaux de cuirs et des semelles compensées de vingt centimètres de haut, ça en jette. Les gars du groupe de La Femme sont très marrants, aussi: ils prennent un malin plaisir à se costumer en fonction des rendez-vous qu’ils ont. Ils sont capables de débarquer en radio en bas résilles et en débardeur. Pour leur signature en maisons de disques, ils avaient débarqué habillés en hommes d’affaire, avec des costumes croisés, les cheveux plaqués en arrière, cigarettes à la bouche et attaché-case en main dans lesquels ils avaient fichu une pile épaisse de feuilles vierges.

T’habilles-tu de façon particulière lorsqu’il s’agit d’accompagner un artiste en studio ?

Beaucoup de gens qui passent des heures en studio aiment être habillés de manière confortable, sans être contraints par un style. Je ne suis pas comme ça. Moi, je veux être à la hauteur de la musique qui est faite dans le studio où je me trouve. La musique, c’est une question de vibe, et être fringué n’importe comment, je trouve que cela entrave la vibe justement. Quelque que soit la musique que l’on travaille. Le producteur Mark Ronson, par exemple, est toujours tiré à quatre épingles quand il travaille avec un artiste en studio.

À quoi ressemble ton uniforme ces jours-ci ?

Je porte des pantalons plus que des jeans avec, généralement, un haut élégant à manches longues, uni, comme un col roulé. J’aime porter la même couleur en haut et en bas pour avoir une silhouette homogène. Du sombre surtout parce que le clair ne va pas avec mon teint pâle - cela me donne l’air malade. Récemment, je me suis offert des chaussures qui ressemblent à des Rangers, des pompes noires agrémentées de rivets chromés sur les côtés. J’ai aussi cette chemise bleue marine, avec un tissu presque brillant, qui se ferme à l’aide d’une fermeture éclair. Plus je vieillis, plus j’aime mettre des chemises. Je chine très rarement des pièces vintages. Je suis plus attiré par ce qui va être le futur du vêtement que par ce qui fait son passé. J’aime les matières techniques qui ont quelque chose de complexe, avec des coutures différentes, des éléments inédits. Des pièces que les gens n’osent pas forcément encore mettre. Aujourd’hui, je sais de plus en plus ce que j’aime. Mon vestiaire se resserre et cela me permet de me concentrer sur l’essentiel.

Bonus : La lovelist de Loïc 

Christine and The Queens - People, I’ve Been Sad

Kaytranada - Scared to Death

Mereba feat. 6 Black - Heatwave

Christian Scoot - AvengHer

Koffee - Rapture