Accueil blog Savoir-faire

Entretien avec Paul Marchesseau, designer et architecte d'intérieur

Publié le : 14 septembre, 2021

Ecrit par :
Team HAST

Le mois de septembre est marqué à Paris par la sacro-sainte Design Week. Une semaine dédiée, comme son nom l’indique, à toutes les pratiques liées au design, organisée autour du salon Maison et Objets et dans les galeries du centre parisien. Un moment privilégié pour exposer, montrer et promouvoir les dernières créations des talents du secteur. 

Et en ces temps de crise écologique, il importe de prendre en compte de manière croissante l’impact environnemental des productions d’architecture et de design. C’est pourquoi, nous avons décidé de discuter avec Paul Marchesseau, fondateur d’Emilieu Studio, qui produit une architecture basée sur le réemploi et réfléchit une pratique engagée et profondément ancrée dans notre époque. 

L’occasion d’aborder des pratiques oubliées comme la peinture décorative, permettant de trouver des alternatives à la production de matériaux nouveaux, mais aussi de parler du rôle du vêtement dans un métier à la croisée entre différents secteurs. 

Ta pratique de design et d’architecture d’intérieur est mixte, et se construit depuis le départ sur l’importance du réemploi et des questions environnementales. Parles-nous un peu de la genèse de ton travail et de ses applications. 

J’ai créé une agence de design et d’architecture d’intérieur appelée Emilieu Studio, avec laquelle nous faisons aussi de la recherche à travers un think-tank intégré. Il s’agit de travailler sur les sujets environnementaux, sociaux ou politiques, toujours en lien avec l’architecture et le design. L’idée de fond est de toujours lier la théorie et la pratique. En tant que designers, il est important de penser un « design terrestre » en se connectant à la réalité. On fait donc des projets liés à l’évènement, comme des scénographies par exemple, des projets publics de préférence. Car c’est l’impact de l’architecture qui m’intéresse; qu’il s’agisse de l’accueil des personnes, des conditions de travail où de comment chacun habite et est influencé par l’espace. La construction d’un espace conditionne en effet toujours la manière de vivre et de voir le monde des individus. 

Mes parents étaient dans l’agriculture biologique, et j’ai toujours été impressionné par leur façon de voir les choses. Mon père travaillait dans un moulin fait à 80% de réemploi, et j’ai vite compris les possibilités et l’influence du travail des personnes qui militent sur ces questions. 

Donc la pratique du design peut être liée au réemploi et à l’écologie dans sa forme comme dans son fond. Il y a quelques années, avec l’artiste Yann Toma, nous avons conçu une installation énergétique pour la COP21 sur la Tour Eiffel. L’an passé, nous avons eu la chance de travailler sur la nouvelle école Camondo Méditerranée – une grande école d’architecture d’intérieur – que nous avons construit en accord avec le territoire et à 90% à base de matière de réemploi – c’est-à-dire avec de matière déjà existante. L’architecture doit aujourd’hui plus que jamais être pensée avec le moins de production neuve possible. 

Ta pratique est donc très centrée sur le réemploi, et tu as également travaillé cette technique à travers le textile…

Oui on a récemment accompagné un festival qui s’appelle RRRecycle, qui visait à avoir une réflexion plus globale sur les enjeux de réemploi, de recyclage, et de réparation dans le design au sens large. On a fait intervenir des personnalités travaillant dans le textile mais aussi des historiens. Il fallait démystifier le mouvements contemporains de réemploi et d’upcycling, qui existent en fait depuis des décennies, et montrer que ces techniques peuvent et doivent être actualisées. De nouvelles pratiques se mettent en place et forment de nouveaux métiers, comme la cordonnerie par exemple, qui s’adapte aujourd’hui aux sneakers. 

Le recyclage de chiffons existe déjà depuis 19ème siècle, on recyclait aussi à l’époque des vieux textiles ayant pour but de créer du faux velours et de rendre ainsi les tissus luxueux accessibles à une classe sociale qui n’avaient pas les moyens de se payer ces tissus spécifiques. On recyclait donc à l’époque déjà pour faire des imitations de textile ou de tapisserie. 

J’ai également travaillé le textile pour un projet financé par la Fondation Hermès ; l’Agora du Design au Pavillon de l’Arsenal. L’enjeu est de faire un projet entièrement réversible en utilisant de l’impression sur textile ; textile ensuite réemployé en accessoire de mode. On ne voulait pas simplement envoyer la matière à une association mais plutôt optimiser au maximum les chutes et montrer des prototypes concrets de sacs construits « avec les chutes de l’exposition ». 

Tout est pensé pour recréer un nouvel objet, et le textile est un matériau facile à réemployer. 

Dans le cadre de la Design Week, tu as donc ce projet de l’Agora du Design et d’autres projets liés au réemploi ? 

Oui, on a réalisé cette scénographie pour l’Agora du design au Pavillon de l’Arsenal, et on présente une collection de mobilier aux Puces de Saint-Ouen, qui est elle-aussi issue de réemploi. Ce sont des meubles peint avec la technique de la peinture décorative, ayant pour but d’imiter des faux marbres. 

Qu’est-ce que la peinture décorative exactement ? 

La peinture décorative, c’est une technique issue de la fin du 19ème siècle qui consiste à étudier la matière dans toute son aspérité pour pouvoir la reproduire à l’identique en peinture.  C’est une technique très utilisée en architecture d’intérieur pour faire des imitations de marbre ou de bois par exemple. On l’utilise aussi beaucoup pour les décors du cinéma. Dans ma pratique, il s’agit réellement d’une volonté de ne pas extraire de vraie matière, et de ne pas avoir besoin de transporter quoi que ce soit. 

Architecture d’intérieur et design sont des métiers à la croisée entre plusieurs domaines, plusieurs mondes et cadres formels, quelle place ont vêtements et accoutrement dans ce travail ?  

L’architecture est historiquement un métier très masculin, car les femmes avaient malheureusement peu accès à ces études. Les professionnels étaient donc souvent habillés en costume. Depuis, la pratique s’est démocratisée et on a retiré les ornements. Les architectes ont « déshabillé » l’architecture, ils sont souvent minimalistes, vêtus de noir ou de blanc. Cela perdure encore dans la discipline, et ceux, qui se disent à contre-courant le traduisent souvent en allant à l’opposé vestimentaire ment parlant. En portant beaucoup de couleurs, comme un Patrick Bouchain par exemple. Il se représentent en s’habillant autrement. 

Le design est un peu différent car c’est un métier plus jeune, plus ingénieur. C’est un métier assez cadré où les personnes sont souvent habillées au fil des effets de mode. Sportswear, style-rigide, chemise-pantalon, tout dépend des secteurs d’activité dans lesquels on travaille. Dans le monde du luxe, c’est plus formel, mais le design reste une discipline liée au monde urbain.  

Donc on ne peut pas tout se permettre quand on est architecte? 

Non, enfin cela dépend vraiment de ta clientèle. C’est elle qui conditionnee ton style, car il y a un vrai travail de représentation. On s’habille en lien avec ce que l’on va proposer comme esthétique. Certains comme Vincent Darré, vont s’habiller de manière assez excentrique, car leur architecture l’est aussi. On représente ce que l’on va faire. 

Certains designers utilisent donc leur image personnelle pour « vendre » leur architecture ?

Aussi oui, car quand on cherche un architecte d’intérieur, on cherche souvent une personnalité qui colle à nos attentes sur le projet. Tout dépend des types d’architecture. Si l’on fait de l’immobilier, on va chercher quelqu’un qui sache aussi faire de l’ingénierie et de la gestion de projet. 

L’image, et la liberté vestimentaire dépend donc bien des milieux que l’on fréquente. A titre personnel, je fréquente des milieux assez larges. Quand je vais voir des clients dans l’immobilier classique, je vais plutôt opter pour une chemise bleue assez cintrée avec un pantalon en jean et des sneakers par exemple. Pour des clients moins formels, je vais me permettre une chemise plus décontractée en velours plus ouverte, ou un tee-shirt, avec un pantalon léger et large. 

Et toi, tu les ranges où tes vêtements ? Les chemises sont bien pliées ? 

On dit souvent que le cordonnier est toujours le plus mal chaussé. C’est mon cas ! Mes chemises sont mal pliées ou sur cintres et, repassées le jour-même selon les rendez-vous. Elles changent aussi plusieurs fois. Par contre, je différencie bien les vestes des chemises. Pour mieux me repérer, car j’ai un peu trop de chemises bleues, il faut bien les distinguer du coup !